Avec qui m'engueulerai-je maintenant ? Qui, à mon avis, malmènera la logique avec ta désinvolture et ton panache ?
Il irritait, ce Bernard, simplement parce qu'il allait plus vite que n'importe qui, grâce à son intuition intraitable, trop souvent imparable et qui désarçonnait.
Il n'arrivait pas toujours à bon port, se contentant alors, dans l'impasse de ses refus péremptoires et obstinés, d'encaisser le moqueur désaccord de ses interlocuteurs excédés. Ou bien quand, inspiré, il devenait un lièvre insolite qui, lui, ne laissait pas gagner les petites tortues appliquées, il se montrait alors mauvais gagnant, excessif dans sa joie de vainqueur.
II a eu très souvent raison, mais il n'a pas su gérer ce qui aurait pu être un avantage : Bernard n'était vraiment pas un gestionnaire de sa carrière ! Je ne l'ai jamais vu transiger, faire une concession, même formelle, pour adoucir son propos. Ce moraliste rigoureux ne pouvait pas accepter une vérité sur des béquilles.
Ce gladiateur impitoyable avec ses adversaires à terre, perplexes, était par ailleurs un "rendeur de services" toujours disponible grâce à sa retraite forcée. Son voisinage le considérait comme l'assistant social du quartier ; il donnait son temps, son affection, son savoir-faire, son argent (et d'argent, il n'en avait pas beaucoup), ses conseils (très sensés, car il ne voulait pas engager les autres dans ses chimères trop risquées), il donnait tout, sauf raison, là où il ne la voyait pas.
J'ai vu Bernard:
- coudre à la machine des taies d'oreiller en écoutant Mahler, habiller et coiffer soigneusement des poupées,
- retoucher dans son ordinateur un scénario qui parlait, je crois, de la lutte des prostituées en quête de dignité,
- démonter jusqu'à la dernière vis un des ventilateurs de sa collection, le réparer et le remonter en quelques instants.
II m'a affirmé, sans la moindre hésitation, que la moitié des toiles de Van Gogh du musée d'Amsterdam étaient fausses.
II avait tourné un film, à son compte, pour défendre la cause des sidérurgistes de Longwy, tout en se fâchant avec leurs syndicats.
Il aurait aimé être enterré en gants blancs, comme ses camarades de St Cyr.
Il était, évidemment, anti-impérialiste, mais il avait réussi à se faire emprisonner au Vietnam alors qu'il tournait un documentaire.
Il avait dernièrement des sursauts militaro-patriotiques assez émouvants.
Je l'ai entendu bavarder avec un ami, pasteur protestant des gitans, et regretter pudiquement son chômage punitif.
Il a habité longtemps au 62 de la rue de la Libre Pensée, à Romainville.
Son royaume était le monologue,
le paradoxe,
l'amour agressif des gens,
l'attachement suicidaire à sa vérité jamais tue,
la certitude,
le désintéressement.
Ce n'est pas à moi de parler de son travail : d'autres amis, critiques expérimentés, sont mieux outillés pour le faire. Il faut montrer aux téléspectateurs (oui, c'est possible) et aux cinéphiles cette oeuvre tendre et courageuse, qui n'a pas pris une ride. Pour Bernard, ce sera trop tard, mais les jeunes, qu'il a tant aimés, seront éblouis et en profiteront.


