Dans son livre 200 TELEASTES FRANÇAIS, Christian Bosséno ouvre le chapitre consacré à Bernard et intitulé Fraternité, poésie et révolte, par cette introduction:

"Bernard Gesbert, reconnu pour être l'un des maîtres du documentaire, conçoit tous ses sujets comme des fictions. Il y apporte son talent de cinéaste, sa science de l'image et de la construction, mais aussi une volonté affirmée d'intervention sociale".


La disponibilité, la générosité, comme la colère, caractérisaient Bernard dans la vie. Dans le travail, il était impatient, mais ne cédait jamais à la facilité. Il fallait l'accepter tel qu'il était : "un empêcheur de tourner en rond".

Nous nous sommes connus dans la cour de l'IDHEC. Il se passa quelque chose qui relevait de la sympathie réciproque. Et j'éprouvai une admirative curiosité pour ce personnage doué d'une réelle personnalité.

Il me parlait alors de son film de fin d'études : une fiction sur le thème de la guillotine. En pleine guerre d'Algérie, le directeur de l'IDHEC, Rémy Tessonneau, ne trouvait pas à son goût ce genre de sujet qui traduisait déjà chez son auteur une veine sarcastique et noire qu'on retrouve dans ses films comme dans beaucoup de ses dessins.

Bernard aimait la provocation, qu'il cultivait comme une forme d'humour. Et comme il était également sensible aux images poétiques, il possédait deux signes surréalistes qui, à mes yeux, le distinguaient : à la fois provocateur et poète.

Souvent, ses provocations étaient amusantes, surprenantes. Il dînait un soir à la maison et la conversation tomba sur AMADEUS, le film de Forman. Mes deux enfants furent alors stupéfaits de l'entendre dire:

"Mozart est une fausse valeur !"...

Ils protestèrent, argumentèrent, inutilement, Bernard resta sur ses positions.

Parfois, la provocation était risquée. En voici un exemple, parmi d'autres.

Bernard était doté d'un un excellent bagage en sciences exactes. C'est pourquoi André François, directeur des programmes (nommé après mai 68 pour "remettre de l'ordre dans la maison"), l'avait choisi pour réaliser en direct les cours et conférences de mathématiques organisés par le CNAM (Conservatoire National des Arts et Métiers).

Il y travailla quelques mois, mais il trouvait que ces réalisations manquaient d'humour et il cherchait des idées pour sortir de l'ennui.

Un jour, avant le lancement du "direct", il va au grand tableau noir destiné à l'exposé des formules et démonstrations. Dans un coin, il trace à la craie un slogan bien connu, arrangé de façon très personnelle :

FAITES L'AMOUR, PAS LES MATHS !

Le professeur conférencier sourit, amusé. Et l'émission commence.

Je crois que Bernard n'a rien prémédité.
Je pense qu'à un moment donné, le réalisateur est pris d'une pulsion, d'un besoin irrépressible de s'exprimer, et que c'est alors seulement qu'il commet l'irrémédiable : il demande à l'un des cameramen de "cadrer très serré" les mots qu'il a logés dans un coin du tableau. Le caméraman sourit, amusé, fait ce qu'on lui dit - c'est la règle - et les mots magnifiques mais fatidiques sont aussitôt diffusés à l'antenne par le réalisateur.

Or, ce que Bernard ne savait ou peut-être ne voulait pas savoir, c'est que le public très divers de ces conférences télévisées comptait beaucoup de moines et de bonnes soeurs. Isolés dans les monastères et les couvents, ils étaient parmi les étudiants les plus assidus de ce genre de cours.

C'est pourquoi, peu après la fin de l'émission, le téléphone sonnait dans un bureau de la direction de l'O.R.T F, et l'Archevêque de Paris en personne pouvait dire "en direct" au directeur des programmes sa façon de penser.

La suite ne fut pas aussi cruelle qu'on aurait pu craindre.
Le syndicat trouva des arguments pour excuser Bernard et la direction ne souhaitait pas que l'affaire s'ébruite. Le coupable, certes, ne réalisa plus pour le CNAM, mais ne fut pas autrement inquiété.

Dans son esquisse d'autobiographie que vous trouverez sur cette site, Bernard reconnaît : "J'ai péché par légèreté, je le confesse. J'ai eu des rapports difficiles avec mes producteurs par défaut de modestie".

Il lui sera beaucoup pardonné pour sa lucidité.

Pour moi, l'essentiel est la réalité d'une amitié profonde sur près de cinquante années, pendant lesquelles nous n'avons cessé de nous rencontrer, de nous aider l'un l'autre, d'écrire et de produire ensemble.